Lyrica, Saroukh, jeunesses en exil

Usages pirates de Pregabaline et politiques de l’abandon

Morgan Truchi, Nabil Yajjou, Pervenche Pierrillas - 19 janvier 2026

Trois années d’enquête sur les usages contemporains du Lyrica par les jeunes exilé·es, pour lutter contre la société qui les opprime et les soutenir dans leurs luttes pour des vies dignes.

Illustrations de Imène Roulala

"Face aux politiques de contrôle, de coercition, de punition et d’abandon, nous faisons le choix de prendre au sérieux les usages pirates, les paroles et les solidarités des jeunes exilé·es. En perspective, il s’agit de proposer des pistes pour transformer les pratiques de soins en addictologie ainsi qu’une réflexion sur la société qui rend possible cet écrasement des vies et les moyens de la changer."

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“"Nous exigeons des soins de qualité, gratuits, pour tou-te-s"”

Cleo SILVERS, membre du Black Panther Party et travailleuse sociale en santé mentale du Lincoln Detox [1].


La consommation de Lyrica par les jeunes exilé·es est un phénomène complexe qui doit être analysé dans sa dimension socio-économique, psychique et culturelle. Il semble s’agir plus d’une consommation de survie face à un quotidien insupportable que d’un processus de défonce à visée simplement récréative. Elle s’inscrit dans une histoire filiale avec d’autres psychotropes, qui ont été consommés dans des contextes similaires. Le peu d’intérêt que suscitent ces usages médicamenteux conjugués à des parcours de vie écrasée, traduit un abandon politique massif des jeunes en exil et plus largement des jeunes de la rue. 

La prégabaline est un médicament psychotrope commercialisé depuis 2004 sous le nom de Lyrica®, aussi appelée saroukh par les usager·e·s. Elle est prescrite comme antalgique contre les douleurs neuropathiques, comme antiépileptique ou dans le cas de trouble anxieux généralisé. Le Lyrica®, comme les benzodiazépines, dont il partage un certain nombre d’effets et de risques, fait l’objet d’usages hors protocole médical, pour des intentionnalités similaires : gestion des effets d’autres produits, désinhibition, recherche de bien-être, etc.
L’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé (ANSM) a réagi à l’augmentation de l’usage non prescrit de la prégabaline en France en la classant sur la liste I des substances stupéfiantes, en mai 2021. Cette décision fixe une durée de prescription du Lyrica® limitée à 6 mois, avec une dose maximale à 600mg par jour sur ordonnance sécurisée.

Depuis 2018, l’usage de la prégabaline augmente notamment parmi les jeunesses exilées du Maghreb et de l’Europe de l’Est en France. Ce médicament est souvent consommé dans des contextes urbains d’extrême précarité, en raison de sa facilité d’accès, de son faible coût et de son effet antalgique. Il est devenu une molécule populaire - décrite notamment dans des chansons en vogue en Algérie - du fait de ses effets euphorisants et relaxants. En Algérie, on parle de saroukh (fusée en darija algérien) pour désigner les comprimés de prégabaline de couleurs rouge et blanche.

La consommation de prégabaline par les jeunes en migration est donc un phénomène complexe qui doit être analysé dans sa dimension socio-économique, psychique et culturelle. Il semble s’agir plus d’une consommation de survie face à un quotidien trop insupportable que de véritable processus de défonce à visée simplement récréative. Elle s’inscrit dans une histoire filiale avec d’autres psychotropes, qui ont été consommés dans des contextes similaires, tels que le Rivotril® dans les années 90 en France.

Sous le peu d’intérêt que suscitent ces usages médicamenteux conjugués à des parcours de vie écrasée, nous observons un abandon politique massif des jeunes en exil et plus largement des jeunes de la rue. A partir de nos expériences professionnelles et militantes, nous avons voulu mieux comprendre les usages de la prégabaline, plus connue sous le nom de Lyrica, et mieux outiller nos pratiques.

Ce travail collaboratif est né d’une réflexion menée à la suite des derniers travaux constituant les brochures Came + Capitalisme = Génocide. Cette recherche nous a confronté·e·s à plusieurs questions : quels rapports entre les politiques de santé et les stratégies économiques des industries pharmaceutiques ? Qu’est ce qui est à l’œuvre à travers la stigmatisation des usages et des personnes ? Quelle est la fonction psychique de ces consommations ? Quelles pratiques de réduction des risques et quelles pistes de transformation sont envisageables ?


Qui sommes nous ?

Nabil  : Je suis médecin généraliste addictologue, actuellement en poste en centre de santé communautaire, la Case de santé. Ma pratique de la médecine est étroitement liée à mon histoire personnelle. J’ai grandi dans un milieu social modeste où les questions d’inégalités sociales et de racisme étaient relativement visibles même si peu verbalisées et donc peu conscientisées dans l’enfance. Les études médicales que j’ai menées en banlieue parisienne m’ont permis d’acquérir des connaissances en médecine mais pas en santé. C’est à la Case de santé que j’ai pu découvrir une autre manière d’aborder le soin, dans sa globalité, à travers notamment l’impact des déterminants sociaux en santé. J’ai rapidement compris que mon statut de médecin m’offrait le privilège de la légitimité. C’est ce statut que je décide donc d’instrumentaliser comme un outil de lutte pour la justice sociale et dans le domaine qui me concerne, la lutte contre les inégalités sociales de santé. Au fur et à mesure de mon expérience à la Case de santé, j’ai pu observer à quel point l’institution médicale était malade, comment elle rendait malade. Je me suis intéressé à la question des addictions, au contact des personnes que je recevais au départ, puis plus largement au traitement qui en est fait en France. En étant en contact avec une population principalement migrante à la Case de Santé et notamment des jeunes exilés algériens, la question du Lyrica® est rapidement arrivée, vaste, brutale, et difficilement saisissable.

Morgane : J’ai été active plusieurs années dans les luttes sociales de ma ville, auprès des personnes les plus précaires, étranger·e·s, enfants, personnes malades, éloignées du droit, du soin, du logement etc. J’ai aussi travaillé dans des dispositifs mobiles en réduction des risques liés aux usages de drogues. Depuis 3 ans, je suis éducatrice spécialisée dans un service d’accueil d’urgence des enfants, d’une grande institution publique. J’ai travaillé en foyer d’urgence, avec les adolescent·e·s, avec les jeunes légalement placés mais physiquement et psychiquement en errance et avec les mineur·e·s isolé·e·s sur le territoire, ceux et celles qui traversent les montagnes ou la méditerranée pour trouver protection.
J’accompagne des adolescent·e·s, parfois très jeunes, usager·e·s du Lyrica®, certain·e·s veulent arrêter, d’autres ne veulent pas en parler, certain·e·s me décrivent cette consommation comme une béquille indispensable. Je me questionne sur ce qui rend cette consommation spécifique, finalement, n’est-ce pas assimilable à la consommation d’anxiolytiques en population générale ? Comme Nabil, je mets mon statut au service de ces jeunes, j’utilise mes connaissances et mon répertoire pour soutenir leurs demandes, mais surtout j’essaie de comprendre les ressorts de ces consommations, de les déstigmatiser, et de communiquer des informations permettant de limiter les risques liés à l’usage.

Pervenche : J’exerce comme psychologue dans un foyer d’urgence depuis quatre ans auprès d’enfants en situation de migration et d’errance. Auparavant, j’intervenais auprès de personnes précaires et vulnérables en France et à l’étranger. Ce sont les enfants du foyer qui m’ont enseigné sur leur rencontre et leur usage du Lyrica®. Dans mon travail, je tente d’utiliser ma place d’une façon incarnée pour adoucir leur détresse. J’essaie de les entendre dans leur souffrance et leurs aspirations, en les enveloppant de ma considération et de ma tendresse comme d’un manteau. La temporalité de l’accueil d’urgence n’est pas propice à un réel suivi thérapeutique : je me contente d’une proposition d’humanité. Je concentre mon énergie à résister contre le déshumain (FEDIDA, 2007 ; JACQUES, 2012) dans leur traitement et tâche de soutenir les institutions qu’ils traversent dans leur transformation.

Comment en parlons-nous ?

L’institution médicale utilise le terme de mésusage, qui renvoie à tout usage d’un médicament en dehors du cadre prescrit par un médecin : des doses supérieures à celles recommandées par les professionnel·le·s de santé[[La posologie maximale indiquée est de 600 mg par jour, alors qu’on observe des consommations moyennes entre 1200 mg et 3000 mg par jour, et parfois plus.], choix d’un autre mode d’administration, utilisation à des fins non prévues.

Nous préférerons les termes d’usage non prescrit et d’usage pirate (PRECIADO, 2008). Nous faisons référence aux travaux de Paul Beatriz PRECIADO décrits dans son ouvrage TestoJunkie. L’hormonothérapie de transition y respecte à la fois l’intention et les codes, tout en s’affranchissant de l’institution médicale. Dans le sens de Paul Beatriz PRECIADO, il ne s’agit pas d’un mésusage, mais d’un usage libéré de la prescription médicale, un usage pirate. Le caractère pirate implique aussi une appropriation des savoirs et expériences individuelles et collectives autour cet usage. Les usages que nous décrivons de la prégabaline sont multiples et naviguent entre usage non prescrit (entrave matérielle à l’accès aux soins, augmentation des doses...), usage coercitif à des fins d’exploitation, et usage pirate (en substitution à d’autre produits, en association à d’autre molécules à visée synergique, en modifiant les modes d’administration...)

Nous utiliserons peu le terme de défonce qui caractérise la recherche, d’un effet euphorisant et/ou relaxant, par la prise d’une substance, quel que soit le type d’usage (thérapeutique ou non, hors protocole ou sur prescription médicale). Le terme d’usage récréatif quant à lui concerne les usages occasionnels, en contexte plutôt festif, dont la fonction recherchée est le plus souvent sociale.

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[1Le Lincoln Detox Center est un centre de santé communautaire au sein duquel l’usage de drogues est appréhendé sous son angle politique. Au-delà du "détox/sevrage", il s’agit de la lutte d’une communauté, qui face aux inégalités de santé et négligences médicales, s’auto-organise, se politise, faisant face à une pression constante de l’institution médicale.