Une mécanique globale de contre-insurrection face à la détermination de la résistance palestinienne

Mathieu Rigouste - 18 décembre 2025

Les violences extrêmes exercées par l’Etat israélien contre les Palestinien.nes ne constituent ni des dérives ni des bavures. La majeure partie d’entre elles relèvent de stratégies contre-insurrectionnelles enracinées dans l’histoire des colonisations occidentales. C’est le cas notamment des punitions collectives ou de l’indistinction des civil·es et des combattant·es. Engagée dans une dynamique génocidaire avec le soutien militaire et financier transatlantique, cette mécanique impériale reste pourtant impuissante à briser la détermination des résistances populaires.

Un enracinement dans l’histoire des guerres coloniales

L’usage des balles explosives Dum-Dum retrace une généalogie de la violence coloniale en Palestine. Employées en Inde, en Afrique du Sud et au Soudan par l’Empire britannique à la fin du 19e siècle, leur usage est interdit entre nations civilisées par la Convention de La Haye en 1899 et reste réservé aux bêtes sauvages et aux peuples colonisés [1] . Dans la continuité de cette histoire, ces munitions dévastatrices continuent d’être employées au 21e siècle par Israël contre les Palestinien·nes.

La colonisation de la Palestine s’enracine dans la guerre menée par le Royaume-Uni pour maintenir son mandat d’occupation en Palestine après la fin de la Première Guerre mondiale. L’impérialisme britannique y fait alors converger les savoir-faire contre-insurrectionnels occidentaux. Ce processus se déploie contre les insurrections de 1920, 1921, 1929 et culmine face à la grande Révolte arabe de 1936 à 1939. Il s’observe précisément à travers les parcours des "experts" britanniques de la guerre policière. Charles Tegart qui dirige les opérations de contre-guerilla, a fait carrière dans les renseignements en Irlande du nord durant la guerre d’indépendance avant de diriger la police de Calcutta et d’y généraliser la torture contre les indépendantistes indiens [2]. Envoyé en Palestine en 1937, il y fait édifier de nombreux postes de police fortifiés, une clôture-frontière et des centres de torture nommés « Arab Investigation Centers ».

Le général Orde Wingate constitue un autre cas exemplaire. Issu d’une famille de colons britanniques en Inde, il a servi au Soudan avant de développer les "Special Night Squads", des commandos policiers composés de colons juifs chargés de patrouiller de nuit, parfois déguisés en "Arabes" pour conduire des expéditions punitives contre les villages palestiniens. Une partie des membres de ces brigades appartient au noyau dur de la Haganah, la principale organisation paramilitaire sioniste qui va fonder l’armée israélienne.

Des unités paramilitaires et des chiens Doberman sont aussi employés pour chasser les insurgé·es comme l’armée française s’y employait pour "pacificier" la révolution haïtienne. Le peuple palestinien subit parallèlement un système punitif calqué sur les méthodes coloniales françaises en Syrie et en Algérie [3] : un vaste système de fichage, d’arrestations massives et de détentions administratives étrangle la vie quotidienne des colonisés et les expose à la torture systématique, aux punitions collectives, aux déportations et aux exécutions sommaires. Toutes ces techniques de guerre dans la population influencent en profondeur la genèse des appareils militaro-sécuritaires israéliens.

Un Etat fondé par et pour la guerre contre le peuple palestinien

L’Etat israélien et ses institutions militaro-policières sont forgés au cours d’une guerre coloniale articulant massacres, expulsions forcées et destructions de villages qui aboutit à l’exil forcé de plus de 700 000 Palestinien·nes et à l’installation de milliers de réfugié·es dans des camps. A l’image de toutes les puissances coloniales confrontées aux résistances indigènes, l’officier israélien de la brigade Carmeli chargée de "désarabiser" Haïfa en aoùt 1948 ordonne : "Tuez tous les Arabes que vous rencontrez, incendiez tout ce qui est inflammable et ouvrez les portes à l’explosif" [4]. Les réfugiés palestiniens sont bombardés au mortier.

Les méthodes de contre-insurrection israéliennes continuent d’évoluer à travers des échanges réguliers avec les puissances impériales. En janvier 1960 notamment, deux généraux israéliens, Yitzhak Rabin et Haïm Herzog, futurs Premier ministre et Président, observent en Algérie les techniques françaises de "guerre contre révolutionnaire" : murs de séparation, déplacements de population et internement de masse, normalisation de la torture et du viol, disparitions forcées, massacres par bombardements et armes chimiques sont articulés avec une propagande industrielle suivant une dynamique de militarisation générale de la société.

Ces savoir-faire n’empêchent pas le peuple algérien d’arracher son indépendance mais ils continuent de résonner avec l’écrasement méthodique des vies palestiniennes. Au cours de l’opération Rempart, le colonel israélien Moshe Tamir recommande le visionnage de La bataille d’Alger [5] aux officiers chargés de "pacifier" le camp de Jénine en Cisjordanie. Mais Israël innove aussi en réagençant ces répertoires coloniaux dans son propre laboratoire. Les habitations et les infrastructures urbaines de Jénine sont détruites par des chars, des hélicoptères et des bulldozers. Le quadrillage militaro-policier n’y vient pas non plus à bout de la rébellion mais il sert de modèle contre-insurrrectionnel pour les guerres d’Irak, d’Afganistan et les métropoles du monde [6].

L’internement de masse constitue une autre méthode traversant l’histoire de la contre-insurrection depuis les premiers camps de concentration espagnols à Cuba, l’enfermement par l’armée britannique de 100 000 civils durant la guerre des Boers en Afrique australe et l’internement des Herreros par l’Allemagne en Namibie dans le cadre du premier génocide du 20e siècle. Israel s’en est emparée mais se distingue en concevant l’incarcération administrative comme une technique d’ "ingénierie sociale" visant à vider le "terrain humain" et reformater la personnalité des détenus [7]. Il est par ailleurs l’un des rares États à avoir officiellement légalisé la torture sous l’euphémisme de « pression physique modérée ». Avant octobre 2023, de nombreux observateurs décrivaient déjà Gaza comme un camp de concentration géant à ciel ouvert et un champ d’expérimentation pour de nouvelles technologies contre-insurrectionnelles. Israël emploie depuis lors ces savoir-faire pour transformer l’enclave en fosse commune de masse.

Une doctrine de destruction rationnalisée des vies palestiniennes

Le chercheur Jeff Halper a décrit Israël comme un "modèle d’Etat sécuritaire" basé sur une forme de contre-insurrection permanente [8]. La rationnalisation des violences exercées contre les civil·es y atteint un niveau de conceptualisation extrême. Israel recommande par exemple le tir en pleine tête pour tuer (shoot-to-kill) ainsi que le principe d’« escalation domination » justifiant l’utilisation intentionnelle d’une force disproportionnée pour soumettre. Ces techniques sont intégrées à une conception dite de « cumulative deterrence » (dissuasion cumulative) prônant la conjugaison systématique des brutalisations. Elles sont enseignées à des forces sécuritaires dans le monde entier et le savoir-faire contre-insurrectionnel israélien participe à ce titre, aux côtés des répertoires occidentaux, à la mise en oeuvre d’une forme de contre-insurrection globale ciblant les soulèvements populaires autour de la planète.

En 2005, l’éthicien en chef de Tsahal, le général Amos Yadlin, assume par ailleurs officiellement l’élimination méthodique des civil·es : "Israël devrait privilégier la vie de ses propres soldats à celle des voisins bien avertis d’un terroriste [...] car dans ces territoires, il n’a pas la responsabilité morale de séparer correctement les individus dangereux des individus inoffensifs [9]". Pour Amos Guiora, conseiller juridique de l’armée à Gaza, la distinction entre combattants et non-combattants est devenue obsolète [10]. Israël assume aussi publiquement une doctrine dite « Dahiya » - du nom de la région très densément peuplée du Liban où, en 2006, Tsahal a rasé les immeubles résidentiels et bombardé indistinctement les lieux de vie, tuant plus d’un millier de civil·es. En octobre 2008, le général Gadi Eizenkot promettait à l’agence Reuters que ce "plan approuvé" serait appliqué à tous les villages suspectés d’appuyer la résistance : "Nous ferons un usage de la force disproportionné et y causerons de grands dommages et destructions" car "s’en prendre à la population est le seul moyen. » Sur ce principe, Gaza est désignée comme une infrastructure à détruire et le peuple palestinien comme un ennemi à abattre. Cet usage de la guerre permanente contre le peuple Palestinien souligne l’ancrage profond du colonialisme israélien dans l’histoire des technologies de violence impériale tout autant que son statut de laboratoire global dans l’ère néolibérale et sécuritaire.

L’automatisation génocidaire face à la détermination des résistances

La terreur ne suffit pourtant pas à tarir le Sumud, l’esprit de la résistance palestinienne. C’est sur ce principe que la colonisation du Levant emploie le massacre racial à la fois comme technique de conquête, de répression et de gouvernement. L’emploi du meurtre de masse comme technique de contre-guérilla trouve son origine dans la lutte contre les peuples premiers de cette Amérique décrite comme une « terra nullius ». Elle servit de modèle pour des leaders sionistes tels que Zeev Jabotinsky [11]. Une dynamique génocidaire a aussi été engagée lors de la conquête française de l’Algérie au XIXe siècle qui a provoqué, selon les estimations des historiens, entre 500 000 à 1 million de morts sur une population de 3 millions d’Algériens. La stratégie consistant à faire mourir ou à laisser mourir en masse les colonisés — notamment par la famine organisée — a aussi résidé au cœur des guerres contre-insurrectionnelles menées par la Belgique au Congo, et par le Royaume-Uni en Inde, au Soudan ou au Kenya.

En Palestine, l’usage du massacre racial prend souvent la forme des bombardements qui structurent ainsi toute l’histoire de la colonisation. Les prémices du projet sioniste ont elles-mêmes été formulées dans le sillage du bombardement de plusieurs villes du Levant par la marine britannique en 1840 [12]. La technique s’enracine davantage dans l’histoire coloniale après qu’un avion italien a frappé pour la première fois des civil.es en 1911 dans la région de Tripoli en Libye [13]. Des bombardements par la terre ou le ciel n’ont cessé par la suite de ciblér des civils palestiniens en masse. Depuis les contre-attaques du 7 octobre 2023, Israël a entrepris le bombardement systématique des habitan·es de Gaza. Mais la mécanique impériale tourne désormais à plein régime au profit d’un plan "Grand Israël" de colonisation de toute la région basé sur l’intégration des technologies d’intelligence artificielle pour automatiser et accélérer la mise à mort de masse. le processus génocidaire est désormais pris en charge par différents programmes dits « d’intelligence artificielle » comme Hasbora, Lavender ou Where’s dad ? Ces derniers accélèrent la désignation de cibles et alimentent ainsi le fonctionnement intensif d’une « usine d’assassinats de masse » selon les propres termes d’un ancien officier de renseignement israélien [14]. A travers cette nouvelle expérimentation, Israël intègre l’extermination algorithmique au répertoire contre-insurrectionnel global.

A Gaza, l’Etat sioniste bombarde en particulier les écoles et les hôpitaux, les campements de réfugiés et les structures délivrant des denrées vitales. L’aide humanitaire et l’accès aux soins sont par ailleurs bloqués selon une stratégie dite de "food and resource control" utilisée par le Royaume-Uni en Afrique du sud ou par l’armée étatsunienne à Cuba, aux Philippines et au Vietnam. Tsahal calcule même le minimum calorique par âge et par genre permettant ou non la survie des Palestinien·nes.

Les armes chimiques comme le phosphore blanc et les gaz toxiques employés pour rendre la Palestine invivable résonnent avec l’usage des armes toxiques tout au long des « pacifications » européennes et étatsuniennes. Pour envahir l’Algérie, l’armée française a organisé des massacres par « enfumades » de villages entiers réfugiés dans des grottes. Après avoir submergé les tranchées de la première guerre mondiale, les gaz toxiques ont été déversés pour la première fois sur des populations civiles par la France et l’Espagne pour briser la résistance du Rif au Maroc. Ils ont ensuite servi dans les combats de la seconde guerre mondiale et pour exterminer les juifs en Europe. L’armée française a reconduit l’usage des gaz pour massacrer la rébellion algérienne au cours de la « guerre des grottes » dans les années 1950. Dans les Aurès, elle bombardait au napalm avant que l’armée américaine ne l’imite au Vietnam où elle a aussi déversé l’agent orange pour terroriser et rendre le territoire inhabitable. En Algérie comme au Vietnam, l’usage de ces armes a été directement associé aux camps d’internement et à des murs de séparation sans pourtant réussir à briser la rébellion.

Sur chacun de ces champs de bataille, les guerres impériales ont causé des carnages humains tout en profitant largement aux industries militaires et sécuritaires. Mais elles n’ont pas réussi à éradiquer l’esprit de résistance des peuples opprimés forcés de lutter au quotidien pour survivre et arracher leurs droits à des vies dignes. La chercheuse Laleh Khalili a décrit la Palestine comme "un laboratoire archétypal et un nœud crucial des contre-insurrections globales [15] ». Après Haïti, le Vietnam ou l’Algérie, la résistance palestinienne incarne aussi ce qui tient face à un ordre international structuré par et pour la guerre contre les peuples. La Palestine est devenue le nom d’une détermination mondiale à reconstruire constamment des solidarités concrètes au service de libérations réciproques.

[1Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes. L’odyssée d’un homme au coeur de la nuit et les origines du génocide européen, Le Serpent à plumes, 1999.

[2Tutun Mukherjee, « Colonialism, surveillance and memoirs of travel : Tegart’s diaries and the Andaman cellular jail », dans Sachidananda Mohanty (ed.), Travel Writing and the Empire, Katha, 2004.

[3Matthew Hughes, Britain’s Pacification of Palestine. The British Army, the Colonial State, and the Arab Revolt, 1936-1939, Cambridge University Press, 2019.

[4Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, La Fabrique, 2024.

[5Jacob Norris, "The Battle of Algiers transposed into a Palestinian Key", Algeria and the Arab Revolutions : Pasts, Presents and Futures, 2013.

[6Stephen Graham, Villes sous contrôle. La militarisation de l’espace urbain, La Découverte, 2012.

[7Marina Da Silva, "L’incarcération des Palestiniens, clé de la colonisation israélienne ", Orient XXI, 19 mai 2021.

[8Jeff Halper, War Against the People : Israel, the Palestinians and Global Pacification, Pluto Press, 2015.

[9Asa Kasher, Amos Yadlin, "Military Ethics of fighting Terror ; An Israeli Perspective", Journal of Military Ethics, 2005, p15.

[10Laurie R. Blank, Amos N. Guiora, ≪ Updating the commander’s toolbox, new tools for operationalizing the law of armed conflict ≫, Prism : A Journal of the Center for Complex Operations, june 2010, n° 3.

[11Zeev Jabotinsky, Le Mur de fer, Les Arabes et nous, (1923), La Bibliothèque sioniste, 2022.

[12Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre. Les ravages de l’impérialisme fossile, La Fabrique, 2025.

[13Thomas Hippler, Le gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens, Les Prairies ordinaires, 2014.

[14Yuval Abraham, ≪ “A mass assassination factory” : Inside Israel’s calculated bombing of Gaza ≫, +972 Magazine, 30.11.2023.

[15Laleh Khalili, « The location of Palestine in global counterinsur-gencies », International Journal of Middle East Studies, 2010, n° 42:3, pp. 413-433.