1er février 2026
Alors que la plupart des États européens et leurs industries intensifient leurs investissements dans de grands programmes d’armements en convoquant la menace russe [1] , de nouvelles luttes s’élèvent contre la production de la guerre. En France, des assemblées antimilitaristes se multiplient tandis que des enquêtes indépendantes et groupes autonomes ciblent des structures militaro-industrielles à travers tout le pays. Au cœur de cette séquence, la coalition Guerre à la guerre apparue en janvier 2025, a lancé une première mobilisation contre le salon mondial du Bourget en juin dernier. (Voir la video de présentation des membres de la coalition sur enquetecritique.org). Cette tentative de reconstruction d’un mouvement populaire contre la guerre, à la fois anti-militariste et internationaliste, soulève des espoirs et pose de nombreuses questions sur la forme comme sur le fond. Pour mieux comprendre ce qui est à l’oeuvre, tenter de l’appuyer de manière critique et en tirer des perspectives concrètes sur le terrain des luttes, nous avons mené l’enquête directement auprès des militant·es engagées au coeur de la coalition.
Avec Enquête Critique, lorsque nos sujets touchent aux vies dominé·es ou à des pratiques de luttes, nous faisons le choix de ne pas travailler sur mais d’enquêter avec les personnes concernées. Ici, nous avons donc proposé à des participant·es de la coalition Guerre à la guerre de dialoguer et de réfléchir ensemble à propos de leurs engagements, de ce qu’ils et elles tentent de construire et des horizons de lutte qui leur semblent nécessaires d’ouvrir.
A partir d’une même grille d’entretien [2] nous avons approfondi certaines questions avec une partie d’entre elles et eux. Les réponses ont été articulées aux expériences vécues durant les mois d’organisation précédant l’appel « Stop Bourget » puis nous avons mis tout ça à jour collectivement début 2026. Il s’agit à la fois de raconter la fabrication de cette forme « coalition » - ses logiques et ses tensions, ses contradictions et ses succès - pour faciliter un dialogue entre les forces impliquées dans la construction d’un mouvement contre la guerre, le militarisme et l’impérialisme.
La coalition Guerre à la guerre prend source à travers des rencontres entre militant·es anticolonialistes, antiracistes, écologistes et antifascistes impliqué·es dans les luttes contre le génocide en Palestine au printemps 2024, notamment dans le cadre de la campagne boycott carrefour. Les discussions reprennent à l’automne suivant autour d’un premier texte rédigé pour tenter de réunir une multiplicité de « forces autonomes et révolutionnaires ». La plupart des militant·es reconnaissent que ces qualificatifs ont leurs limites en termes de précision. Mais ils semblent avoir permis à des collectifs et des personnes très différentes et jusque-là isolées les un·es des autres de fonctionner ensemble autour de lignes de rupture avec la situation. « Il y avait cette volonté de mettre autour de la même table des franges vives et constructives issues des mouvances anti-impérialistes et internationalistes, mais le texte n’en finissait plus de s’allonger » se souvient Maria, l’une d’entre elles. « Pour rédiger ce texte, en fait on a dû enquêter auprès des organisations et des camarades, pour comprendre leurs positionnements et leurs lignes rouges, afin de construire un récit basés sur des analyses et des perspectives de lutte communes. » Ce texte est finalement resté un outil interne et n’a pas été publié. Mais durant la fin de l’année 2024, son écriture a rassemblé des personnes et des organisations en lutte contre le génocide en Palestine, le capitalisme, le patriarcat, le racisme, le colonialisme, la Françafrique, les frontières… « Face au rôle de la France dans le carnage en cours, on a décidé de délimiter un terrain de lutte pour passer à l’action collective plutôt que de chercher un même cadre théorique préalable sans jamais entrer concrètement en lutte », précise la militante. « Il s’agit de discuter en chemin pour fabriquer des analyses sur le terrain ».
Durant les mois qui suivent, la coalition continue à s’élargir [3] . Parmi les nouvelles forces, le collectif Vietnam Dioxine lutte pour faire reconnaître les victimes de l’agent orange durant la guerre du Vietnam [4] . « Les guerres coloniales ont souvent fait l’objet d’expérimentation d’armes, de laboratoires à ciel ouvert pour perpétuer des crimes contre l’humanité » explique Laphlamme. « On parle du premier écocide reconnu au Vietnam, de génocide/futurocide/urbicide [5] à Gaza. Ces dénominations doivent se comprendre à l’aune d’une volonté d’effacement d’un peuple, de sa culture et de son environnement ». Selon la militante, ça a donc été « une évidence » de rejoindre le processus Guerre à la guerre « et d’apporter notre soutien à toute coalition anti-guerre et anti-impérialiste. » « Il nous semble essentiel de rappeler le continuum colonial commis avec la complicité du complexe militaro-industriel. Systématiquement, les industries des armes nourrissent les guerres coloniales, au Vietnam comme en Palestine aujourd’hui », précise-t-elle. Le 30 avril 2025 marquait les 50 ans de la fin de la guerre du Vietnam, « remportée par les résistant.es vietnamien.nes sur les impérialistes américain.es » rappelle Laphlamme. « Cette victoire est importante pour nous car elle marque la fin de la colonisation du Vietnam par l’armée la plus puissante à cette époque. C’est particulièrement symbolique dans ce contexte actuel car nous aimons dire que si le Vietnam a vaincu, alors la Palestine vaincra. »
La cause palestinienne constitue une clef de voûte pour la coalition. « Il est évident pour nous que la lutte du peuple palestinien exige qu’on défasse, au cœur des métropoles coloniales, ces industries qui sont le cœur de l’alliance entre le capitalisme français et le régime génocidaire israélien » affirme Omar Alsoumi, porte-parole d’Urgence Palestine, collectif membre de la coalition depuis l’origine et menacé de dissolution par l’État français depuis le mois d’avril 2025 [6]. « Notre lutte nous a dévoilé combien l’appareil d’État français est mis au service de cette industrie de l’armement, du contrôle et des technologies de surveillance, qui, de Tel Aviv à Paris, constituent une menace existentielle non seulement pour le peuple palestinien mais aussi pour tous les peuples qui aspirent à la souveraineté, à la dignité et à la liberté » ajoute le militant palestinien. Depuis les premières discussions, la centralité des luttes décoloniales, des quartiers et des immigrations (en particulier le soutien à la Palestine et le combat contre l’islamophobie) a constitué une boussole constante. « On pourrait même dire une bouée quand ça a été vraiment dur » ajoute Maria.
La coalition se déploie aussi autour d’organisations saisissant les questions féministes de manière transversale. « Les femmes et les personnes minorisées paient le prix fort en temps de guerres, on le sait » explique Malka, de Relève Féministe. Son collectif s’est illustré l’année passée en participant à impulser avec l’AG féministe Paris Banlieue, la tribune « Féministes contre l’armement et pour la fin du génocide en Palestine » appelant à un embargo sur les armes et à des mobilisations de rue nocturnes. « Ici, on a besoin d’argent pour nos retraites, pas pour les armes. Nos enfants, nos proches n’iront pas en guerre pour Macron ! Il nous faut pouvoir répondre aux mères qui croient qu’envoyer leurs enfants à l’armée ou au SNU c’est leur assurer leur avenir financier ou répondre à leur difficulté de parents » ajoute-t-elle.
Ella est membre de Kessem, un collectif regroupant des féministes juives décoloniales. Pour elle, « c’est ici, sur notre territoire que sont vendues ou fabriquées des armes qui maintiennent la domination du suprémacisme blanc. » « On sait que la guerre va de pair avec la répression intérieure : " Free Palestine" c’est aussi l’islamophobie d’État en France et sa répression, le front ukrainien c’est aussi une attaque budgétaire. La guerre pour nous est celle du quotidien dans les quartiers populaires et ruraux, la guerre pour survivre, obtenir des papiers, bénéficier de ses droits pour les personnes trans, bénéficier d’espaces de santé, de places en crèche départementale… notre guerre n’est pas la leur... » assure la militante. Par ailleurs, pour les collectifs dont elle fait partie, rejoindre la coalition consiste à « maintenir un cap pragmatique qui manque, qui pourrait nous unir, et une action collective nécessaire. Poser notre rythme et ne pas toujours être en réaction. » « Faire des ponts, c’est déjà agir en féministe » affirme Ella, car « dans une dynamique ou on questionne la décolonisation du féminisme, nous voulons dépasser un certain lyrisme et nous retrouver sur des fronts concrets ».
Des franges politiques parfois opposées du point de vue de leurs approches théoriques, stratégiques ou tactiques ainsi que sur les modes de fonctionnement internes ont ainsi dû apprendre à faire ensemble. « Le risque de réduire la radicalité de nos lignes politiques pour massifier ou simplement pour fonctionner ensemble n’a jamais cessé de nous inquiéter » explique Maria. « D’ailleurs, sur l’Ukraine, nous n’avons pas réussi à définir de ligne tranchée. Nous avons écouté les arguments de différentes franges. La plupart des forces de la coalition s’accordent sur un mot d’ordre « Ni Poutine, ni Otan » ajoute-t-elle. « Nous reconnaissons aussi la légitimité de toute résistance populaire à se défendre d’une guerre d’agression, y compris bien-sûr avec des armes. Mais nous considérons que ce principe ne peut pas nous empêcher de lutter contre notre impérialisme et notre complexe militaro-industriel, qui pillent, oppriment et arment des massacres à travers le reste du monde. Il nous semble plus pertinent de dénoncer les ventes d’armes occidentales à la Russie et d’appuyer des luttes pour désarmer toutes les puissances impérialistes plutôt que d’alimenter la course à l’armement qui nourrit la marche à la guerre, profite aux classes dominantes et pèse sur la vie des classes dominées. » Lorsque le slogan « guerre à la guerre » a été formulé autour de la 1ere Guerre mondiale, le camp de l’émancipation avait aussi choisi cette voie qui consiste à transformer la guerre en rupture révolutionnaire.
Petit à petit, la forme de l’assemblée régulière s’est imposée comme un outil technique pour garantir le fonctionnement collectif autant qu’un support légitime en termes de démocratie interne. Depuis l’origine, racontent certains·es militant·es, des rapports différents à la question du pouvoir – de sa verticalité ou de son horizontalité, de sa centralisation ou de son partage - se confrontent à l’intérieur de la coalition sous formes de manières de faire. Même si « pour certains ce sont des questions fondamentales et pour d’autres des non-sujets » résume Maria.
Rof est membre d’un collectif antiraciste et antifasciste de quartier qui a rejoint la coalition au printemps 2025. Il décrit une tension du fait que « la coalition ne crée pas magiquement de nouvelles forces militantes » et qu’il existe ainsi un déséquilibre des implications entre certains militants « à temps plein » et d’autres « qui participent en plus de leur activité dans leur orga d’origine ». Le risque d’une concentration de pouvoir a été pris au sérieux en investissant l’assemblée à la fois comme le lieu central des décisions collectives et de mandatements pour toutes sortes de tâches. Des commissions relativement autonomes mais mandatées par l’assemblée et tenues de lui rendre des comptes se multiplient ainsi pour s’assurer la flexibilité, l’efficacité et la prise en main la plus large du mouvement par toutes ses franges : presse et communication, trésorerie, aspects juridiques, soirées publiques, impressions et diffusions, programmation politique, logistique et artistique de la mobilisation au Bourget... « Il s’agit de se faire confiance tout en doutant, de se critiquer en avançant ensemble » confie Maria.
Pour Rof, l’objectif de « relancer un antimilitarisme populaire » se confronte aussi à une difficulté liée à la fois à la forme de la coalition et à la manière dont « les gens se positionnent eux-mêmes ». Il a notamment observé que des forces extérieures s’imaginent la coalition bien plus centralisée qu’elle ne l’est ou qu’elle ne cherche à l’être. Selon lui, c’est peut-être lié d’abord à un a priori. « On a l’habitude des organisations centralisées, c’est l’hypothèse implicite jusqu’à preuve du contraire ». Ce serait en même temps dû à « la campagne de communication sur les réseaux sociaux (principale relation qu’ont les gens hors-AG avec la coalition) donnant l’impression d’un plan bien préparé à l’avance (calendrier d’événements, programme, …) et qui exclut implicitement qu’on puisse s’en saisir ». Enfin, ça pourrait reposer sur le « principe de cooptation pour rejoindre l’AG et/ou au flou sur le niveau de secret » lié au niveau de répression attendu sur ce terrain.
Sophia, une membre du groupe de lecture Lignes anti-impérialistes distingue d’autres contradictions internes, notamment entre « la nécessité d’un cadre d’organisation fonctionnel » et « la création d’une ligne et d’un horizon ». Pour elle, « la nécessité de porter l’héritage de l’histoire des luttes anti impérialistes » se confronte au fait de « devoir les adapter à des situations contemporaines ». De plus, elle considère qu’à la différence d’organisations déjà établies, un mouvement en cours de définition expose encore plus ses membres à des contradictions fortes entre leurs imaginaires, leurs attentes, leurs « projections » et « le réel du collectif qu’on voit se dessiner ». La coalition est ainsi en définition et en transformation constante sur le terrain même de luttes internes et externes. Ce n’est sans doute pas spécifique à Guerre à la guerre mais la forme coalition semble renforcer cette dynamique. Avec l’arrivée de nouvelles forces au printemps 2025, un nouvel horizon s’est ouvert tout en conservant ces problématiques au centre. Il semble qu’une conscience et un savoir-faire communs ont commencé à prendre effectivement forme sur le terrain. « Cette coalition, pour nous c’est une très belle alliance qui nous permet de trouver des frères et des sœurs de lutte qui convergent depuis leurs combats dans une alliance objective contre un ennemi commun » résume Omar d’Urgence Palestine.
Ce sont aussi des analyses transversales qui réunissent les forces engagées dans Guerre à la guerre. Le fait de prendre au sérieux le continuum colonial [7] semble jouer un rôle fondamental pour mettre autour d’une même table des collectifs aussi différents. C’est ce qu’explique Camille, membre de l’association Survie [8] qui lutte contre le néocolonialisme français en Afrique et contre « des situations toujours coloniales comme en Kanaky/Nouvelle-Calédonie ou à Mayotte. » « Si les ventes d’armes aux pays dans lesquels la France est intervenue ne représentent qu’une très faible part des exportations françaises, l’Afrique et la décennie de guerre "contre le terrorisme" au Sahel ont joué le rôle de laboratoire et de vitrine pour le "savoir-faire" et les technologies sécuritaires françaises ». Camille rappelle que les exportations d’armes et le maillage militaire constituent les principaux piliers de la politique impérialiste et néocoloniale française. « C’est par leur biais que la France, pour protéger ses intérêts et son rang de puissance mondiale, s’ingère dans les affaires politiques de pays souverains et se rend complice des pires violations des droits humains et du droit international ». Pour Survie, prendre part à Guerre à la guerre est donc « d’autant plus important que la tolérance généralisée aux interventions militaires et aux ventes d’armes menées par la France est aussi liée au racisme ». « En plus du désintérêt pour l’actualité de ces pays, explique Camille, la négrophobie et l’islamophobie déshumanisent et freinent la solidarité et l’empathie avec les personnes de ces régions. »
La lutte contre le continuum colonial constitue un enjeu majeur pour Tsedek ! aussi. Le collectif juif décolonial « lutte contre le racisme structurel et systémique en France », explique Jonathan, mais aussi « pour la fin de l’apartheid et la colonisation en Palestine, et la création d’un d’espace culturel qui revendique sa judéité en lui portant un projet émancipateur, notamment à travers son histoire révolutionnaire. » Le militant rappelle que nous vivons dans le deuxième pays exportateur d’armes au monde [9] et que la France a participé à « de nombreuses situations d’ingérence par le passé en Afghanistan, dans le Sahel ou à travers l’anéantissement de la Libye, dont les conséquences sont encore aujourd’hui dramatiques et se répercutent à l’échelle mondiale ». Selon Jonathan, il faut clairement cibler ces liens entre le positionnement impérial de l’État français et son industrie d’armements. « L’État français fait partie de l’OTAN, soutient actuellement un génocide en Palestine comme il l’a fait auparavant au Rwanda. L’armée française possède des bases militaires un peu partout sur la planète, et c’est en France que l’on accueille parmi les plus gros salons d’armement au monde. » Le militant de Tsedek ! trace ainsi un lien entre « la fascisation globale du monde, le tournant autoritaire des démocraties libérales, l’affaissement des libertés individuelles, la liquidation progressive du service public, des initiatives telles que le SNU, des discours belliqueux sur "le réamement démographique" et la guerre intérieure menée contre les quartiers populaires et contre les populations racisées, avant de toucher les stades de foot et les activistes de gauche ». Et selon lui, « l’acquisition de nouveaux stocks de grenades lacrymogènes, désencerclantes ou explosives, de nouveaux blindés, de nouvelles caméras » font apparaître en particulier « l’articulation entre lutte contre le racisme, l’impérialisme, l’armement, la surveillance et le contrôle comme des évidences ».
C’est cette autre idée qui semble rassembler les forces engagées dans Guerre à la guerre : le choix de considérer l’articulation des dynamiques de guerre et de contrôle, de surveillance, de frontière et d’enfermement à l’intérieur d’un même système. « La conviction que la politique des frontières et la répression font partie intégrante du régime de guerre globale réside au fondement de la coalition » rappelle Maria. C’est pourquoi des collectifs d’exilé·es en lutte y ont pris part très tôt. « Pour les collectifs sans-papiers, nous sommes venus ici en France pour une vie meilleure donc on ne peut pas rester silencieux si la France envisage d’entrer en guerre. On doit manifester contre cela » explique Seck, membre de la CSP75 [10] et de la Marche des solidarités [11] . Selon lui, « pour faire grandir le mouvement contre la guerre, il faut porter certains mots d’ordre comme " libérez les frontières, arrêtez les expulsions, logement pour tous ! " et les collectifs sans-papiers vont beaucoup apprécier le mouvement contre la guerre. » La revendication est prise au sérieux par la coalition qui rejoint les marches appelées par les collectifs d’exilé·es. En lutte pour sa propre régularisation, Seck considère que « les frontières sont déjà une forme de la guerre. » Il ajoute que « les exilés sont ici parce que chez eux, il y a déjà la guerre, donc on ne peut pas rester les bras croisés. On doit se manifester. » Son collectif a d’ailleurs joué un rôle central dans le choix du salon du Bourget comme première cible de la coalition, en désignant l’aéroport du Bourget comme un dispositif fondamental dans les déportations.
Le salon du Bourget a aussi été désigné comme une cible particulièrement pertinente par les forces en lutte contre le génocide en Palestine. Dès lors, la coalition s’est emparée de ce projet en le considérant comme un point de départ pour un mouvement long contre la guerre et le militarisme. Le Bourget est l’un des plus grands salons mondiaux de l’aéronautique civile et militaire. Les industriels s’y pressent pour mettre en scène et vendre leurs bombardiers, leurs missiles ou leurs drones. « De façon très concrète, sans exportations d’armes depuis les pays occidentaux, l’offensive sur Gaza se serait arrêtée au bout de quelques jours » expliquent Laura et Loïc de Stop Arming Israël France [12] . Le collectif s’est lancé en novembre 2023 pour répondre aux syndicats palestiniens, qui ont spécifiquement appelé les travailleur.euses à lutter contre le commerce d’armement avec Israël. « On peut avoir l’impression que les guerres sont lointaines, et qu’on n’a pas de leviers d’action dessus. Les médias nous les présentent comme des catastrophes naturelles auxquelles on ne peut rien. Mais ce que nous ont rappelé les syndicats palestiniens avec leur appel, c’est qu’on peut agir de façon très concrète, là où on se trouve, en particulier dans un pays exportateur d’armes comme la France » explique Laura. En s’intéressant aux entreprises d’armement israéliennes avec lesquelles les entreprises françaises font commerce, ces militant·es se sont rendu·es compte qu’elles utilisent la Palestine comme laboratoire pour développer de nouvelles technologies militaires et répressives : « ce commerce à double sens entre la France et Israël nous a fait comprendre que si les guerres consomment de l’armement, les industriels les utilisent aussi pour en développer, en produire et en vendre toujours plus. » C’est à ce titre que le collectif a rejoint la coalition dès l’origine.
C’est aussi « en particulier face à l’impunité du régime colonial, de ses soldats et ses institutions génocidaires, déterminés plus que jamais à traquer les complices de ces crimes terribles commis contre le peuple palestinien », que les membres d’Urgence Palestine ont décidé de se mobiliser contre la tenue du salon du Bourget, explique Omar. Le militant palestinien fait remarquer qu’on retrouve au Bourget « toutes ces armes qui permettent à Israël d’assassiner impunément et de détruire aujourd’hui tout un peuple ». Et c’est bien ce lien entre l’impunité internationale délivrée aux génocidaires israéliens et le rôle de la France dans le business global de la guerre qui motive le recours déposé en mai 2025 par des juristes et des militant·es soutenu·es par la coalition [13] pour empêcher le salon aéronautique du Bourget d’accueillir des entreprises israéliennes ainsi que des sociétés alimentant les guerres en Ukraine et au Soudan [14] .
Pour s’opposer à la tenue du salon, la coalition a aussi prévu une manifestation massive et un « village contre la guerre ». Cette mobilisation nommée « Stop Bourget » s’appuie sur un deuxième cercle dit « inter-orga » où les forces internes de la coalition dialoguent avec des franges syndicales de la CGT et Solidaires ainsi que des mouvances de la gauche institutionnelle. « Il s’agit d’un choix tactique pour créer une situation, tenter de faire masse et de tirer la gauche vers des positions plus radicales » explique Maria. C’est notamment la rencontre avec des syndicalistes de la CGT qui permet d’organiser le village anti-guerre à la Bourse du travail de Bobigny. La coalition cherche à ancrer cette rencontre dans le tissu associatif local tout en proposant aux habitant·es du quartier populaire du Londeau de s’en emparer. « Il s’agit de permettre à la multiplicité des franges en lutte contre la guerre et le militarisme de se croiser et dialoguer, pour confronter leurs points de vue mais aussi pour construire une offensive culturelle antimilitariste de masse » précise Maria. Pour mener cette campagne, une tournée de discussions publiques est organisée à travers toute la France. Elle repose immédiatement la question de la bonne manière de faire coopérer des formes locales d’auto-organisation de manière non centralisée. Cette problématique a été formulée depuis l’origine du projet en réunissant des collectifs d’enquête et d’action eux-mêmes ancrés dans leurs territoires.
La mobilisation contre le salon du Bourget doit « permettre à un public plus large de s’emparer de la question de l’armement, de réellement populariser ce sujet et de le mettre au centre de nos luttes » assure Laura de Stop Arming Israel France, car « il faut que les guerres et l’industrie d’armement cessent d’être un sujet de spécialistes et que toutes et tous puissent se mobiliser sur ces questions. »
L’organisation du contre-village se confronte à des oppositions importantes en interne concernant la forme et le fond des ateliers et de la proposition artistique et culturelle. A cette occasion, l’assemblée soutient la formation de dynamiques autonomes en son sein et notamment l’organisation de l’espace Malcolm X, un lieu de « souveraineté » entre musulman.es à l’intérieur du village anti-guerre à Bobigny.
La première année de construction de la coalition a permis de publier une plateforme en 10 points constituant à la fois une sorte de charte pour se définir, accueillir de nouvelles forces et dialoguer avec les multiples dynamiques engagées dans la construction d’un mouvement populaire contre la guerre [15] . C’est donc un point de départ pour la coalition Guerre à la guerre qui se projette sur le temps long. « Il nous faut à la fois être sur l’urgence et sur la durée » assure Ella de Relève Féministe/Kessem. « Les féministes n’ont pas de mal à se reconnaître dans la patience des peuples en lutte sur plusieurs générations. La libération des corps et celle des territoires vont de pair, l’autodétermination de nos destins de genre ou de terres se font écho » assure-t-elle. Mais tisser un mouvement anti-guerre c’est aussi construire « des ancrages solides de tout temps pour ne pas voir nos histoires de luttes effacées » précise la militante : « Préparer une résistance commune : se former sur nos sujets de prédilection. Trouver des moyens de financement pour nos grèves et nos événements. Prendre le temps d’écouter l’expertise des réfugiées et migrantes, notamment exilées des révolutions d’ailleurs, iraniennes ou soudanaises. Apprendre des luttes de désertion et de la créativité en temps de guerre sociale ou armée. Aller dans les territoires, ouvrir les discussions dans des espaces qui semblent loin de nos préoccupations tout en restant dans notre camp. » Reprenant l’exemple du 8 mars 2025 à Paris, durant laquelle la stratégie étatique visant à imposer des colonialistes et fascistes dans le cortège a été déjouée, Ella pense qu’il ne faut laisser personne en arrière tout en sachant parfois accélérer. « Poser nos souffles dans la durée, n’empêche pas de rapidement faire l’effort d’invitation » explique-t-elle. Il s’agirait à la fois de « prendre en considération les luttes autonomes d’autrui, sortir du confort militant, et proposer de converger en laissant place » ajoute la militante en citant l’exemple du mouvement contre la vie chère de la Martinique. Car c’est bien d’une « alliance internationale des peuples en lutte, de Gaza jusque dans nos quartiers » dont il est question, confirme Omar. « Notre mouvement contre la guerre aujourd’hui, c’est une guerre à la guerre coloniale, une guerre aux guerres impériales, une résistance populaire, inspirée par ce souffle qui nous vient de Palestine et d’ailleurs, et qui nous permet de briser les chaînes de l’asservissement et de la domination. »
Ayant déjà montré sa capacité à construire un agenda de lutte autonome, la forme coalition doit encore réussir à obtenir des victoires d’étapes. Si les forces qui la composent réussissent à manoeuvrer leurs contradictions internes pour réussir à établir un véritable rapport de force dans la séquence en cours, elle constituera alors une expérience concrète de front uni susceptible de fonder une perspective stratégique de long terme.
Depuis ces entretiens, de nouvelles forces se sont associées à la coalition, pour y entrer ou se coordonner, tels que des réseaux d’exilés soudanais, de nouveaux groupes féministes et queer ou encore une section syndicale Sud Rail. Des contacts ont aussi été établis avec des collectifs antimilitaristes en Italie, en Suisse, en Belgique et en Allemagne. En France, des formes locales ont commencé à se construire à Marseille, Lyon et dans le « grand ouest ». La mobilisation contre le salons du Bourget a confronté la coalition à une sévère répression mais avec près de 4000 personnes en manifestation et des centaines de personnes participant aux conférences et aux ateliers, elle a aussi posé des bases solides pour continuer [16] . La mobilisation suivante, organisée en toute urgence contre Milipol en novembre 2025 a montré la capacité de la coalition à réunir des forces aussi diverses que des organisations révolutionnaires et des bases syndicales, des collectifs soudanais et pro-palestiniens, des groupes féministes, antiracistes et anticapitalistes pour déborder le dispositif policier et imposer une critique antimilitariste contre les tentatives d’invisibilisation. Cette capacité à faire front uni dans la rue s’articule avec la construction d’une activité de plus en plus régulière de contre-information sur les réseaux numériques [17] . Et à l’heure où nous écrivons, Guerre à la guerre annonce le démarrage d’une campagne continue « Guerre à Thales ».
[1] Le plan « Rearm Europe » annoncé en mars 2025 par la commission européenne puis rebaptisé « Readyness 2030 », vise à mobiliser 800 milliards d’euros sur quatre ans pour « renforcer l’infrastructure de défense européenne ». Au coeur de ce programme, l’Allemagne a annoncé 1000 milliards d’euros d’investissement dans le but de devenir la première puissance militaire européenne et le chef du régime français a annoncé son ambition d’en faire « le moteur » de ce réarmement européen.
[2] Grille d’entretien :
– Peux-tu te présenter et présenter ton organisation ou collectif ?
– Quelle place occupe la guerre, le sécuritaire et le militarisme dans vos luttes ?
– Quelle est votre actualité sur ce terrain ?
– Quand et comment avez-vous rejoint la coalition Guerre à la guerre ?
– Comment ça se passe pour les prises de décisions ?
– Comment vous construisez la coalition elle-même ? Et les mobilisations ?
– Quelles sont les lignes de tension et de contradiction au sein de la coalition et en dehors ?
– Comment est-ce que vous tentez de les résoudre et de les dépasser ?
– Quelles sont vos perspectives à travers la construction d’un mouvement anti-guerre ?
– Est-ce que tu veux nous parler de vos actualités en termes de lutte ?
– Est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?
[3] Liste des groupes et organisations membres de la coalition : https://guerrealaguerre.net/a-propos/qui-sommes-nous/
[4] L’agent orange est un herbicide utilisé comme arme chimique par l’armée des US déversée dans la jungle du sud du Vietnam pour y débusquer les résistant.es caché.es. Contenant de la dioxine, ultra toxique et persistant dans les corps et les terres, près de 3 millions de personnes en sont toujours victimes. Les entreprises derrières ce poison sont des multinationales de l’agrochimie comme Monsanto, Dow Chemicals ou Hercules, actuellement poursuivies en France par Tran To Nga, victime de 83 ans. > http://vietnamdioxine.org/
[5] Futurocide désigne la destruction d’un avenir vivable. Urbicide désigne la destruction des villes comme arme de guerre et technologie de gouvernement.
[7] Par continuum colonial, on désigne généralement la continuité dans le temps et l’espace de différentes formes de colonialités.
[13] Porté par les associations « Droits et mouvements sociaux », Al-Haq, Union juive française pour la paix (UJFP), Attac, Stop Fueling War (SFW) et Survie.